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Berger, c’est un métier que l’on sait en voie de disparition, un de ces métiers qui font rêver, de montagne, de rythme maîtrisé, d’harmonie, de complicité avec les chiens compagnons, de saisons traversées, d’herbes, de sonnailles au cou des bêtes, du bêlement de la mère à son petit, de bergerie perchée…
Nous arrivons à la ferme du Viguier en fin d’après-midi, l’apéro n’est pas loin et l’accueil de nos hôtes est chaleureux.
Marc et Pâquerette se sont installés à Monieux très jeunes. A l’heure où la plupart sont encore sur les bancs de la fac, ils achetaient leur premier troupeau de brebis. Tous deux issus du monde paysan et de la Terre du Ventoux, ils avaient le désir d’agriculture dans le sang. Débordants d’énergie, l’activité se met en place et se développe à force de travail et de conviction.
La ferme du Viguier n’est ni bio, ni fermière. Elle est traditionnelle, comme ils aiment à le préciser. Traditionnelle… Qu’est-ce que cela peut bien encore vouloir dire aujourd’hui ? Peut-être qu’il n’y a pas besoin d’appartenir à une chapelle ou à une autre pour travailler correctement. Ou bien que quand des individus sont en harmonie avec leur activité, ils n’ont pas besoin de label pour le faire valoir.
Pour Marc qui a été notre guide, la transmission des savoirs-faire et des savoirs-être est primordiale. Ces métiers qui confrontent les hommes aux éléments naturels nécessitent une tradition de transmission orale. C’est un jeu de connaissances transmises et intuitives, une connaissance des rythmes, le lien à un territoire, une certaine idée du travail aussi. Et c’est bien ce qu’il transmet aux quelques bergers stagiaires qu’il amène avec lui en estives.
Ici, pas question des 35 heures. Pâquerette, montée sur 220 volts, s’occupe de la comptabilité, de l’accueil, et de toutes ces petites touches qui font qu’on se sent bien chez eux. Et c’est au bout de trois jours passés en leur compagnie que nous apprenons qu’elle a un autre métier, la nuit, à l’hôpital de Sault, où elle est chef de service en accompagnement des personnes en fin de vie.
Marc, lui, gère l’élevage des presque 1000 brebis sur lesquelles il veille, de l’élevage et de l’entretien des chiens pour la garde de troupeau et pour les truffes.
Ah oui, on ne vous avait pas dit… La truffe, c’est une tradition locale ! Saviez-vous que 85 % de la production française de la truffe se réalise en Vaucluse ?
Voilà pourquoi Marc et Pâquerette, qui devaient s’ennuyer l’hiver, ont décidé de chasser la truffe durant les mois froids et d’accueillir des stages pour faire découvrir cette activité. Cette diversification permet à l’accueil de fonctionner presque toute l’année. Et puis la truffe, Marc connaît bien. Il a été acheteur de ce prestigieux champignon durant quelques années avant de le chasser lui-même.
La liste de leurs activités est plutôt impressionnante ! C’est que le crédo de Pâquerette et Marc, c’est la diversité. Pour eux, pas d’autres moyens pour faire vivre les campagnes que celui du « pluriel ». Les initiatives de diversification, originales et créatives, sont ici accompagnées et encouragées !
Pour l’heure, c’est l’été et les moutons pâturent en estive. Et c’est Marc qui sera notre guide pour cette aventure pastorale qu’il pratique depuis petit avec passion.
C’est le deuxième jour que nous rejoignons le troupeau sur la face sud du Mont Ventoux.
Assis face aux brebis pâturant à flanc de montagne, Marc nous explique : « tu vois là, elles ont envie d’aller à l’ombre parce qu’il fait chaud. Le rôle du berger, c’est de les mener à manger au maximum à l’herbe pour avoir à compléter au minimum. Alors on leur fait faire des allers-retours pour ne pas gâcher l’herbe. Une herbe piétinée par l’homme ou par les bêtes ne sert à rien. »
Plus tard, il nous fera écouter les sonnailles : « Tu entends ? Là elles sont calmes, le rythme est régulier. C’est essentiel le rythme, c’est la vie. »
Et puis à l’heure de la chaume, temps de repos du midi, il nous fera remarquer : « Là, François (le berger en apprentissage) est pressé, il veut les faire rentrer parce que c’est l’heure. Mais tu as remarqué, là il y a eu un regain de fraîcheur, un peu de vent et tu vois comme les brebis tardent à rentrer. C’est qu’elles profitent de cette fraîcheur pour manger un peu plus. Il devrait les laisser faire et s’adapter. Le berger est là pour veiller au bon rythme de la pâture et l’entretien optimisé de cette région de moyenne montagne, pas pour pointer. S’il ne sait pas respecter ce rythme, il ne sera pas un bon berger.»
Ces deux demi-journées passées en pâture avec Marc furent passionnantes. Tranquillement, à demi-mot, il nous disait le savoir-faire et le bon sens pastoral. Il s’implique beaucoup localement dans cette gestion de l’espace collectif aux côtés des municipalités et des autres partenaires publics et privés. Sa ténacité et son franc parler lui permettent de conserver des pratiques pastorales vivantes.
Pour les truffes, nous n’avons pas vu. Il faudra revenir cet hiver. Mais Marc nous en cause et particulièrement du rapport entretenu avec ses chiens. Que ce soit pour la garde, la menée du troupeau ou la recherche de la truffe, il est omniprésent. Les races sont distinctes pour chaque fonction, le rapport et l’attitude adaptés. Lors de la menée en estives, les mots « en haut », « à gauche », « encore », « stop », « tourne les », sont parfois simplement murmurés alors que le chien est à plusieurs mètres… D’autres fois, le chien prend l’initiative et se place tout en attendant l’acquiescement du berger. Impressionnant d’assister à cette « liaison » lorsque l’on est observateur. Extraordinaire à vivre pour Marc qui considère ses chiens comme des frères, des accompagnants à l’intelligence fine. C’est une chose que nous avions déjà rencontré en Ariège chez François Tourrent et ce rapport est toujours aussi émouvant à voir.
Nous pourrions vous citer quelques phrases un peu folkloriques. Nous sommes ici en pays de Sault, de lavande et nos deux hôtes jouent à merveille leur rôle de provençaux… Mais pour tout vous dire, ce qui nous a fait le mieux percevoir la vie, l’histoire de Marc et Pâquerette, ce sont leurs silences, et leur capacité à travailler de concert dans une remarquable connivence.
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