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Souvenez-vous… Nicolas Supiot, paysan boulanger en Ille et Vilaine… les semences paysannes… Eh bien cette rencontre nous a donné envie d’approfondir cette question des semences et de leur appropriation par l’agro-industrie.
Nous décidons donc de rencontrer l’association Kokopelli, à Alès, qui depuis plus de dix ans maintenant, protège, multiplie, échange, classifie des milliers de variétés de semences potagères en grand danger de disparition.
C’est Jean-Marc qui nous accueille en ce 24 juin et qui nous explique l’histoire de Kokopelli.
C’est en 1994 que Terre de Semences voit le jour. Cette entreprise qui en 1999 se transformera en Kokopelli, poursuit les mêmes objectifs de protection et de valorisation des semences potagères « oubliées » et en danger. C’est sous la pression des institutions, de la justice et de l’évolution de la réglementation européenne que Dominique Guillet, son fondateur, transforme Terre de Semences en Kokopelli, et passe à un statut associatif qu’il espère plus souple.
Dominique Guillet sillonne le Monde à la recherche des semences en péril : le Mexique, berceau du maïs, où il devient presque impossible de trouver les souches originelles des centaines de variétés de maïs présentes là-bas du fait de la contamination sauvage des semences transgéniques ; un jardin a été créé en Inde près d’Auroville avec un permanent sur place, Stéphane, qui assure la protection et la reproduction de semences locales ; en Afrique, le travail est plus difficile...
Kokopelli, c’est une équipe de 10 salariés qui vit grâce aux dons, aux cotisations de ses adhérents et à la vente de ses semences et du livre-catalogue « les semences de Kokopelli ». C’est aussi une quinzaine de producteurs de semences en France qui leur permettent de reproduire les semences protégées et de les vendre aux jardiniers amateurs par correspondance ou sur les nombreuses foires et salons auxquels l’association participe. Elle incite ainsi les jardiniers amateurs à produire eux-mêmes leur semence et à parrainer une variété.
Il leur faudrait pouvoir former des animateurs qui puissent s’installer à l’étranger et faire le même travail que Stéphane en Inde. Mais il est déjà difficile de pérenniser une équipe de 10 salariés et de faire face à la pression « policière ». Pourtant n’est-ce pas une mission de service public que de protéger ce patrimoine génétique commun ? Les semences sont pourtant la base de l’alimentation mondiale et elles disparaissent progressivement et dans l’insouciance générale, sous la pression de l’industrie agro-alimentaire !
Le combat pour les semences paysannes, c’est un combat pour que la législation évolue et finalement reconnaisse ce droit et cette pratique millénaire des paysans à reproduire la semence dans leurs champs et à l’échanger, la distribuer librement. La semence est un bien commun et non une marchandise.
Mais pourquoi une pression des institutions et de la justice ?
On y vient…
Le marché des semences s’est organisé ces 150 dernières années en se concentrant progressivement autour de quelques géants de la semence. L’appareil industriel qui progressait de façon exponentielle a demandé des céréales, des fruits et des légumes homogènes et calibrés. Des produits uniformisés répondant aux exigences des consommateurs.
Bilan : Afin d’avoir des produits identiques, il faut des semences identiques. Pour contrôler l’homogénéité des semences, s’est ainsi développé toute une technique d’hybridation permettant aux plantes de ne plus évoluer en s’adaptant à des protocoles de cultures ayant recours massivement à la chimie. En partant d’une terre « propre » et vidée de sa différence (la vie qu’elle contient qui varie en fonction de la géographie et du climat), on allait pouvoir obtenir des produits identiques où qu’ils soient cultivés. En niant la diversité du vivant, on a nié aussi les terroirs et la biodiversité cultivée. De plus, cette hybridation amène à des semences quasiment stériles au-delà de la première génération de culture conduisant le paysan à acheter sa semence chaque année.
C’est ainsi que les paysans qui depuis le néolithique conservaient une partie de leur semence pour la semer l’année d’après, se sont trouvés contraints en un siècle, d’acheter leurs semences chaque année passant ainsi sous la dépendance des multinationales des semences.
Cette pression policière autour de celles et ceux qui veulent protéger les semences « interdites » rappelle étrangement les « polices privées » de Monsanto (géant des biotechnologies à l’origine du brevet « Terminator », la première semence OGM stérile qui empêche l’agriculteur de semer le grain récolté).
Non, vous ne rêvez pas. Le marché des semences est une véritable forteresse et Jean-Marc nous explique que cette année, ils ont reçu trois fois la visite de la répression des fraudes et que les renseignements généraux étaient présents à leur assemblée générale…
Nous lui demandons alors quelques renseignements complémentaires sur ce fameux catalogue officiel des semences qui rend « hors la loi » la vente et la culture professionnelle de semences non inscrites au catalogue.
Le GNIS (Groupement National Interprofessionnel des Semences) est un catalogue d’abord français, qui a depuis 1999 son homologue européen ; il référence les semences autorisées à la culture et à la vente, pour la plupart des hybrides « industriels » stériles. Elaboré sur des principes d’homogénéité, de stabilité et de caractère distinctif des semences, il rend hors-la-loi l’utilisation à titre professionnel de semences non référencées. A savoir, toutes les variétés paysannes anciennes qui n’ont pas subi l’hybridation « industrielle » permettant d’adapter les semences à la culture chimique et à l’appareil industriel.
Exit les semences paysannes de maïs résistantes à la pyrale (parasite redouté de cette plante), exit les semences résistantes à la sécheresse car adaptées à des terroirs arides ; bienvenue aux variétés de tomates « soigneusement sélectionnées » qui permettent de faire de la culture hors-sol, bienvenue aux variétés de tomates hybrides qui ne mûrissent pas après récolte et qui sont suffisamment dures pour supporter des milliers de kilomètres de transport pour nous permettre d’en manger même l’hiver.
Le problème avec ces variétés hybrides, c’est qu’elles ne sont pas cultivables sans produits chimiques et autres pesticides. Elles sont faites pour ça. Lorsqu’elles sont cultivées naturellement, elles sont fragilisées, exactement comme un enfant qui aurait vécu ses premières années dans un hôpital aseptisé et qui sortirait à l’âge de sept ans dans le monde « réel ». Il attraperait tout ce qui traîne. Exactement comme un individu habitué à prendre des antibiotiques pour un rien et dont le système immunitaire serait très fragilisé.
L’autre problème c’est qu’on parle de variété alors que par définition, un hybride est uniformisé, standardisé. C’est tout sauf une variété, il serait plus juste de parler de clones. C’est la raison pour laquelle ces semences ne sont reproductibles par le paysan que sur une voire deux générations. Après, elles dégénèrent à cause de leur consanguinité. Un peu comme des humains d’une même famille qui se reproduiraient entre eux…
Et c’est cela que l’on appelle une bonne agronomie, moderne et performante !
Consanguinité, réduction de la biodiversité, mise sous dépendance des paysans, dépendance aux pesticides et aux engrais chimiques toxiques, stérilité des semences à deux générations, etc…
Bienvenue dans le monde du vivant à la mode « GNIS ».
Notre alimentation : fruits, légumes, céréales, l’alimentation animale, TOUS proviennent des semences de ce catalogue. Ah pardon, sauf celles qui nous viennent de l’étranger où là en plus, vous retrouvez moult OGM…
A savoir que l’alimentation animale « conventionnelle » est aujourd’hui très largement génétiquement modifiée sans pour autant que l’étiquetage le stipule ! Ni pour les éleveurs (cf portrait de Suzanne Dufour) ni pour les consommateurs !
Tout ceci me rappelle tout à coup une citation qui disait : « Il faudrait rendre obligatoire les volets dans les maisons car le soleil fait concurrence aux marchands de chandelles ».
En réalité, cela fait deux siècles que des marchands s’indignent du fait que le vivant possède la capacité de se reproduire et de se démultiplier dans le champ du paysan, gratuitement, et qu’ils font tout pour mettre un terme à cet état de fait… la concurrence déloyale du vivant face aux marchands !!!
Chacun sa vision du monde. Certains peuvent considérer ça comme un progrès. Mais n’est-ce pas tout de même un peu à contre-courant du bien commun ? Pourquoi les paysans désireux d’utiliser des semences paysannes sont-ils harcelés par l’administration ? Comment légitimer le fait que la logique marchande s’approprie jusqu’au patrimoine nourricier de l’humanité ? Comment justifier que quelques entreprises possèdent la maîtrise de la reproduction du vivant en marginalisant ceux qui la pratiquent depuis des millénaires ?
Depuis notre rencontre avec Nicolas Supiot, puis avec Guy Kastler et Kokopelli, ces questions finissent par nous hanter. D’autans plus que nombreux sont les producteurs qui nous font part de leurs difficultés à trouver des semences adaptées à leurs terroirs. Ils sont contraints de racheter des semences chaque année car s’ils utilisent les graines récoltées, leurs productions dégénèrent. Et puis même si le catalogue référence quelques variétés anciennes, il est bien difficile voire impossible de trouver un producteur qui en vend !!!
Parfois, on se dit qu’on a fait un mauvais rêve… Mais au réveil, ce qui est étonnant, c’est de voir que les quelques milliers de paysans qui restent encore en France font tous le même… et que nous tous, consommateurs, en mangeons une part.
Alors que faire en tant que consommateur ?
Ben sur ce sujet là, pas grand-chose malheureusement, sinon ne plus être dupe. En tant que citoyen par contre, on peut se rapprocher des associations « Semences paysannes » ou de « Kokopelli » et leur apporter son soutien, et puis on peut aussi consommer des produits issus de l’agriculture biologique dont les semences, même si elles ne sont pas paysannes pour autant, sont cultivées sans produits chimiques toxiques.
Et puis si vous êtes jardiniers, vous pouvez acheter des semences chez Kokopelli ou d’autres (germinance, biau germe…) et ensuite produire les vôtres !
Et tous, nous pouvons parrainer une semence. Un petit geste pour une grande cause.
Définition de la semence tirée du livre « Les semences de Kokopelli »
La semence : comme tout être vivant, la semence se définit comme ayant deux facultés complémentaires : celle de se reproduire tout en conservant ses caractéristiques existantes, et celle de se modifier, d’évoluer.
L’agriculture et la conservation des semences sont fondées sur cette première faculté, tandis que la sélection et l’amélioration variétale sont fondées sur cette seconde faculté. Il existe, de plus, une relation très intime entre la semence, et ce qu’elle manifeste, à savoir la plante, et d’autre part l’environnement. La semence crée un environnement tout comme l’environnement crée la semence.
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