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C’est sous un soleil de plomb que nous traçons notre route dans une mer de vigne jusqu’au plateau calcaire de St Jean de Minervois. Là, s’étend devant nous un paysage halluciné, loin de l’uniformité de la vallée, où nous sillonnons à travers les chaos calcaires du plateau au creux desquels se nichent de petites parcelles de vignes, comme des bijoux dans leur écrin.
Après une vingtaine de minutes de navigation dans ce paysage féerique, nous arrivons après un dédale de ruelles étroites devant la maison d’Anne-Marie, au Petit Domaine de Gimios, comme nous l’indique cette petite pancarte à l’entrée.
Sa fille Claire nous accueille avec un verre de limonade maison. Après un tel voyage, que ce rafraîchissement est doux à notre gosier ! Nous venons de rouler sous les premières vraies grosses chaleurs et ce voyage éprouvant nous fait donc apprécier cet instant doublement…
Vient Anne-Marie. Nous lui présentons le projet qui nous a conduit jusqu’à elle et la discussion s’engage, dans l’agréable fraîcheur de la maison. La fin d’après-midi est bientôt là, et avec elle, l’heure de la traite… Tiens, faire la traite dans un vignoble, c’est pas courant !?! Ce n’était pourtant que la première d’une longue série de surprises…
Après s’être munie d’un seau pour recueillir le lait et d’un second qu’elle remplit à moitié de son, nous rejoignons Rosalie, la vache du Petit Domaine de Gimios ! Elle est là et semble attendre son tour. Anne-Marie nous invite à passer la clôture électrique – précaution à la gourmandise de la belle jersiaise – tandis qu’elle l’attache à un chêne et s’installe sur un petit tabouret de bois. L’atmosphère est paisible dans cette étable à ciel ouvert. L’image est belle et il flotte dans l’air une quiétude surprenante.
Chaque soir c’est le même rituel. Paroles et caresses accompagnent la venue du lait. Le lendemain, il sera transformé en fromage, en faisselle, en yaourt, en beurre, ou bu tel quel, comme nous avons eu le plaisir de le faire.
C’est qu’Anne-Marie aime les vaches. Avant d’être vigneronne, elle était maraîchère et elle avait des vaches. Pas question donc en changeant d’activité de s’en séparer ! Et avant cela encore, lorsqu’elle était petite, elle se sentait, elle se savait avant tout paysanne.
Anne-Marie Lavaysse pousse très loin les « provocations » : sa vache est dehors l’hiver, avec pour abri la garrigue. Sa vache l’hiver broute et bouse au milieu des vignes. Pour la culture et l’entretien de sa vigne, elle ne met ni souffre ni cuivre pour éloigner parasites et maladies. Lorsqu’elle fait sa vinification, Anne-Marie utilise ses propres levures, et ici non plus, elle ne met pas de souffre (note : employé depuis l’antiquité, le souffre est facteur de stabilité pour le vin, il permet d’arrêter la fermentation du raisin).
Ses vignes ainsi traitées ne présentent que très peu de problèmes sanitaires. Lorsque cependant il s’en trouve un, la plupart du temps, les vignes se « débrouillent », c'est-à-dire qu’elles ont les « armes » nécessaires à leur propre guérison…
Incroyable ?
Non, préventif ! Je dirais même qu’Anne-Marie préfère la prévenance à la guérison. Elle considère la vigne comme une égale et elle le lui rend bien.
Autrefois, lorsqu’elle est arrivée il y a une dizaine d’années, elle mettait du souffre. Elle n’y « connaissait rien » et faisait comme la plupart des bio. Chaque fois qu’elle taillait ses bois ou ses ceps, l’odeur d’œuf pourri l’incommodait tandis que la sève de la vigne, amère, ne lui convenait pas. Pour elle bientôt, ce souffre est un poison. Alors elle a prévenu : « les filles, l’année prochaine, il n’y aura plus de souffre, c’est fini, mettez-vous bien ça dans la tête ! ».
Et chose dite fut faite. La sève alors est devenue douce et les feuilles de vigne comestibles.
Tout le travail d’Anne-Marie est basé sur cette attention, sur cette écoute. Et avant d’être en harmonie avec la vigne, la douce Anne-Marie est d’abord en harmonie avec elle-même.
Ses vins ont le label « Demeter » puisqu’elle pratique la biodynamie. Elle est donc soumise comme tous ses confrères à un cahier des charges très strict (voir la fiche technique sur la biodynamie). Là où sa démarche nous a touchés, c’est qu’elle ne s’arrête pas à ce cahier des charges. Point ici de méthode. Elle pousse plus loin ce dialogue avec elle-même et avec sa vigne et comme elle nous dit « je fais comme je sens que c’est le mieux ».
Elle pratique une biodynamie vivante, car non cantonnée au seul cadre posé.
Et c’est ainsi qu’elle se « sent » de planter des arbres fruitiers dans sa vigne, de ne pas labourer le sol ni désherber toutes ces belles herbes sauvages qui y poussent et qui, comme elle nous l’explique, coucourrent par leur diversité à la bonne santé et au bon équilibre du sol et des vignes. Entre la vache et un fauchage de temps en temps, pas besoin de plus. Les poireaux et les salades sauvages ? « Si elles s’y plaisent, pourquoi les arracher ? Ils me fournissent mes légumes toute l’année ! »
Comment alors dénommer ce vignoble-potager-verger ?
Un bel endroit à la limite entre sauvage et cultivé… un lieu d’agri-culture, où l’homme, la femme, ont leur place.
Comment vous dire le sentiment de liberté que nous éprouvions à déambuler tous les trois entre ses vignes qu’elle n’a pas souhaité « palisser » afin de ne pas les contraindre et les entraver. Quel plaisir de se balader comme on l’entend sans être contraint à ces lignes droites, à ses fils de fer et à ses tringles d’acier plantées dans le sol ! Etonnant contraste avec les vignes alentours, alignées comme des petits soldats, taillées au scalpel, le sol roussi, sagement désherbé avec un peu de chimie toxique et le passage, tout bien préparé pour le tracteur.
D’ailleurs, c’était amusant, mais le jour où nous visitions son vignoble, les viticulteurs voisins sulfataient justement leurs parcelles. Sourires complices... Nous, nous étions bien dans les vignes amicales d’Anne-Marie. C’est lorsque l’on entend ces bruits de moteur, de tracteur, de pulvérisateur, et ces odeurs agressives de produits chimiques que l’on se rend compte que décidément, il y a quelque chose qui cloche dans ces pratiques agricoles qu’on dit « conventionnelles »… Elles ne le sont pourtant que depuis une quarantaine d’années. Quel tour de force d’avoir réussi à imposer au nom d’un hypothétique progrès cette agriculture chimique et productiviste ! Des millénaires d’agriculture pour tout oublier en l’espace d’une génération !
Comme les voisins traitent consciencieusement à côté, Anne-Marie nous explique sa façon à elle de soigner sa vigne. Lorsqu’elle sent qu’elles auraient besoin d’un petit coup de pouce, elle cueille sur le terroir des plantes sauvages avec lesquelles elle fait des préparations infusées au soleil ; dynamisées et pulvérisées selon les rythmes cosmiques de la méthode biodynamique elles feront office de soin.
Elle nous raconte également la vendange, moment clé de la vinification, où elle maintient une faible production de l’ordre de 10 à 14 hectolitres à l’hectare pour obtenir une qualité parfaite. La vendange se fait manuellement en cagettes pendant les heures fraîches du matin.
Anne-Marie nous explique qu’elle veut conserver cette sensation de croquer dans le fruit lorsque l’on déguste ses vins. C’est pour cela qu’elle a choisi également lors de la vinification de ne pas ajouter de souffre.
Petite, je voulais être une fée. Je fantasmais beaucoup sur ces personnages capables de « communiquer » avec la nature, de l’enrichir et de l’harmoniser. Après, on apprend que tout ça, ce sont des histoires, des contes… et que ça n’a de valeur que parce que cela appartient à notre enfance.
Pourtant, comme on voit Anne-Marie parcourir ses vignes non ligaturées par des palissades qu’elle trouve contraignantes pour la plante, observer une feuille, prendre soin de l’abricotier qu’elle fait pousser au milieu de son vignoble, ramasser un poireau sauvage qui pousse entre deux ceps, nous parler des infusions de plantes qu’elle prépare et qu’elle dynamise avant de les donner à ses vignes, nous parler de la biodiversité présente ici qui leur permet de résister aux parasites, on se dit que l’enfance pourrait se prolonger longtemps, et que finalement, les adultes aussi pourraient peut-être, pourquoi pas, ne serait-ce qu’essayer, de coopérer avec la nature, avec leur nature.
Le vin d’Anne-Marie, nous l’avons bu. A l’image de ses vignes, il communique, il partage. Il est « riche », et nourrissant. Il est le fruit de son terroir, de ses raisins, de son travail et de son attention, sans autre élément ajouté. Si ! Peut-être un peu d’amour aussi… Oui c’est ça, beaucoup d’amour !
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