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J’ai rencontré Jacky Dupety pour la première fois au salon Marjolaine en novembre 2004. Il intervenait dans une table ronde sur l’agriculture biologique et y présentait sa fameuse méthode BRF (bois raméal fragmenté). Je le découvrais passionné, la petite flamme dans les yeux qui ne trompe pas. Il sortait alors de sa première récolte avec cette technique et exposait à la salle ses résultats : de belles tomates, des carottes, des courgettes… sans irrigation ! sans produits chimiques ! et sur les causses du Lot !
Quand on connaît la pluviométrie de cette région, très faible, et les fortes chaleurs qui y sévissent, on a du mal à croire que le gars Dupety n’irrigue pas ses terres…
Ne restant pas insensible ni au bonhomme, ni à sa méthode qui semble révolutionnaire, je lui propose à la fin de son intervention une rencontre dans le cadre de notre tour de France…
« Pas de problèmes ! Faudrait que vous veniez en mai, la lumière est magnifique sur le Causse. On plantera des tomates ! ».
Rendez-vous était donc pris et c’est ainsi que quelques mois plus tard, nous débarquions au lieu dit « Le Pouzat », à Livernon dans le Lot.
En ce 27 mai 2005, le soleil brille sur les Causses du Lot.
Jacky nous attend tranquillement près de la maison, ne pouvant pas trop travailler aux champs avec les 45°C au soleil qui dessèchent méthodiquement tous les êtres vivants assez présomptueux pour braver ses rayons.
Là, sur place, sous le cagnard, on avait un peu de mal à y croire à ses beaux légumes non irrigués. Et à vrai dire lui aussi ! C’est ce qu’il nous explique autour d’un petit rafraîchissement... : « des fois je flippe, je me dis que je vais arroser, qu’il fait trop sec, que c’est pas possible, ça tiendra pas. Et puis je me dis allez ! Fais confiance. Et je laisse faire. Et j’ai eu raison jusqu’à présent, t’as vu, ça marche ! ».
C’est ainsi, autour d’une table, au frais, que nous faisons plus ample connaissance.
Mais alors me direz-vous, c’est quoi donc ce BRF ?
Eh bien c’est une méthode de culture et d’amendement des sols. Des rameaux de bois vert, fraîchement broyés et épandus sur le sol sur une épaisseur de 5 centimètres.
Cette technique a été mise au point au Québec par le professeur Lemieux de l’université de Laval, il y a 25 ans de cela. Elle est directement issue de l’observation du cycle de formation de l’humus dans les forêts.
A mesure que Jacky nous explique tout ça, la petite flamme revient dans ses yeux ! On est bien chez le petit gars Dupety, le passionné !
Au terme de ce petit rafraîchissement, nous faisons la connaissance de toute la famille : Françoise, sa femme, qui est conseillère pédagogique à Figeac ; Clément et Antonin, leurs deux enfants. Clément le plus grand, fait du « graph », de l’art mural issu de la culture hip hop, Antonin le plus jeune, est passionné de musique.
Jacky n’est pas né les pieds dans la terre. C’est ce qu’on appelle un néorural, de cette nouvelle génération de paysans, animés par la passion et le besoin d’un « retour à la terre ». Ils sont de plus en plus nombreux et nous en avons déjà rencontré quelques uns sur notre parcours. Souvenez-vous ! Gilles Bernier, le paludier !
Après un parcours professionnel urbain, Jacky ressent comme une nécessité de travailler avec le vivant. Il suit une formation en agrobiologie à la ferme de Sainte-Marthe et trouve, comme un heureux hasard, cette magnifique petite ferme, sur les causses du Lot. Coup de cœur ! Achat de la maison et d’une partie des terres. Et l’aventure commence en 1999.
Lorsque au hasard de recherches sur internet il tombe sur la méthode BRF, il y est très sensible et assez rapidement, ne voit pas d’autres alternatives que de la mettre en pratique sur ces terres. Il commence alors à correspondre avec le Professeur Lemieux, potasse de la documentation, prend contact avec un élagueur pour la matière première et le broyeur et démarre bientôt sa première campagne de bois fragmenté.
C’est en 2004, après cinq années de cultures biologiques, qu’il épand sur une partie de ses terres 8 centimètres de ce broyat de bois vert. Il ne se doutait pas alors que cette affaire de « bois raméal fragmenté » allait tout chamboulé, lui le premier !
Cette technique bouleverse les idées que l’on se fait de l’agriculture : travail, labour, irrigation, traitements sanitaires des plantes, etc.
Avec le BRF, rien de tout cela. C’est le sol qui travaille à la place de l’agriculteur.
D’ailleurs, Jacky n’en finit pas d’être étonné par les résultats de son sol ainsi cultivé. En effet, si ce n’est un petit travail de griffage superficiel du sol pour le mélanger le bois à la terre en surface, trois mois après avoir épandu le BRF, il n’a plus eu qu’à semer… et récolter quelques mois plus tard.
Dans l’entre deux ?
Rien.
Ni eau, ni traitements. Juste le stress de l’agriculteur, chaque matin, de se dire que ça ne marchera pas, qu’il faudrait bien arroser, ne serait-ce qu’un petit peu… une torture pour le Jacky. Mais lorsqu’il vient faire son observation quotidienne, les plantes vont bien, vigoureuses, les feuilles tendues vers le soleil comme en signe de défi ! Un coup de pied sur le sol pour vérifier la présence des vers de terre, qui par milliers, sous l’effet des vibrations, s’enfoncent dans les entrailles de la terre avec ce bruit de succion assez surprenant la première fois ! Une bêchée de terre pour voir le bois colonisé par les champignons et toute la vie du sol. Tout le monde est là, répondant à l’appel de la fertilité du sol. Tout va bien !
C’est dans cette alternance de doute et de confiance que Jacky mène ses terres. Son entourage regarde de loin, avec l’œil méfiant, le sarcasme facile, ses pratiques culturales hors norme. De la même façon que malgré des résultats édifiants, le professeur Lemieux, après 25 années de pratiques, fait toujours face à l’hostilité d’une institution qui ne vante que les mérites des fertilisants chimiques.
Jacky est donc heureux de partager son expérience et, à l’occasion de notre venue, ce sont une dizaine d’agriculteurs et de scientifiques qui rappliquent de toute la France pour venir découvrir la technique BRF. Deux frères d’une expérience et d’un âge certains lui glissent à l’oreille à la fin de cette journée et au regard de ses analyses de sol (disponibles en téléchargement au bas du portrait) : « vous êtes sur la voie Monsieur Dupety, continuez… ».
C’est dans ces moments-là que Jacky trouve la confiance suffisante pour poursuivre son expérience solitaire. Nous sommes heureux d’être là pour partager ces moments avec lui et participer à cette aventure à notre manière. Nous donnons un petit coup de main au champ pour planter quelques pieds de tomates et nous ne pouvons nous empêcher de penser à Elzéard Bouffier, vous savez « l’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono, alors que nous observons Jacky en train de travailler, chapeau de paille sur la tête.
Le soir, une fois que tout le monde est parti, avoir avoir dîner, nous nous rendons à nouveau au champ, la lampe torche à la main, sans faire de bruit, pour voir si nos amis les vers de terre sont bien là… Nous marchons délicatement sur la parcelle cultivée en BRF et bientôt, Jacky tape du pied. Silence… et d’un coup, un long bruit de succion nous signale la présence effective des domestiques de Jacky, les creuseurs de galeries, les aérateurs de sol, les fabricants d’humus, les vers de terre !
C’est bien beau tout ça mais que fait donc pousser Jacky sur son sol « BRF » ?
Ni plus ni moins que 600 pieds de tomates ! Il les fait ensuite sécher dans son four à bois pour faire des petites conserves de tomates séchés épépinées à l’huile d’olive. C’est d’ailleurs la première fois que l’on goûte des tomates séchées épépinées et le résultat est remarquable. Le goût en est renforcé et elles sont légèrement sucrées. Ce qui nous rappelle agréablement que la tomate est un fruit.
A côté de ça, Jacky élève des poules « Caussade », une race rustique. Elles sont toute noire et gambadent un peu partout devant la maison. Elles disposent d’un beau poulailler et d’un arbre sur les branches duquel il n’est pas rare de trouver les plus téméraires d’entre elles, perchées à plusieurs mètres de hauteur ! Ca surprend au début…
Et puis j’oubliais aussi ce magnifique champ d’orge et de pois qui jouxte sa parcelle de tomates. Les pois en fleur émaillent de violet l’orge vert doré qui ondule sous la brise, parsemés ici et là de quelques coquelicots sauvages. Dans quelques semaines, après la récolte, orge et pois viendront nourrir les 12 brebis de Jacky.
Les brebis qui sont élevés sur le causse sont des brebis à viande. Elles font d’ailleurs l’objet d’un A.O.C. qui valorise la spécificité du climat et de la flore sauvage dont elles se nourrissent.
Le deuxième jour, arrivait une moissonneuse batteuse dont il a fait l’acquisition collectivement avec quelques collègues paysans. Pas la moissonneuse dont on peut voir la photo dans les magazines… non, une vieille machine d’il y a 30 ans mais qui leur a coûté la modique somme de 450 euros et qui est amplement suffisante pour leurs petits champs. D’autre part, les plus grosses machines étaient trop larges pour les chemins qui accèdent à leurs champs, obligeant à retailler les arbres pour moissonner ! Je vous laisse imaginer le bazar…
Bref, voilà nos gaillards tout heureux d’avoir leur propre outil pour moissonner, et pour pas cher !
Le lendemain, Jacky a organisé avec ses collègues de la ferme "La Terre" un pique nique géant. Tifenn y a présenté le spectacle « Voix de la Terre ». Cette ferme n’a pas un parcours ordinaire. En location depuis 25 ans par un couple d’éleveur de chèvres laitière et de brebis caussenardes, voilà le propriétaire qui veut vendre le domaine au plus offrant. Autant dire pas à un agriculteur ! Encore une fois le problème du foncier sévit et en l’espace de quelques semaines, la ferme double quasiment de valeur ! Sur le coup, on retrouve un propriétaire terrien qui souhaiterait en faire une réserve de chasse clôturée ! Bref, les éleveurs qui souhaitaient poursuivre quelques années encore n’ont pas les moyens de racheter le foncier, et des jeunes qui voulaient prendre la suite non plus. Pourtant, ils décident de ne pas baisser les bras et s’organisent en association pour tenter un rachat collectif de la ferme. Le pari est loin d’être gagné mais le dynamisme et la volonté sont au rendez-vous. Ils sont bien décidés à ne pas laisser ainsi les terres agricoles se transformer en projets spéculatifs. C’est comme ça que ça se passe sur le Causse !
VISIONNER NOTRE REPORTAGE SUR LA METHODE B.R.F. TOURNE CHEZ JACKY DUPETY en cliquant ici
Durée : 12'47
Le site internet de la ferme du pouzat :
Visite chez Jacky à la Ferme du Pouzat
Un site internet très complet sur le B.R.F :
Les Jardins de B.R.F.
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