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Pour notre premier rendez-vous, nous avons rencontré Michel Denize, agriculteur céréalier à Maisse en Essonne. C’était un mardi 29 mars.
Dans une vaste cour, nous garons le camion et sommes accueillis par un homme souriant. C’est dans l’ancienne habitation de ses parents qu’il nous reçoit. D’entrée, Michel nous prévient que ce sera un peu « décousu ». Peu nous importe, nous même débutons et sommes plutôt heureux de voir que le bonhomme s’inquiète de notre confort de travail !
Pour notre première interview, nous n’avons pas de plan rigide. Nous ne savons d’ailleurs pas si nous en aurons un jour… La discussion s’engage et Michel, en « pro », nous emmène à la découverte de cette prise de conscience lente qui a été la sienne.
Du plus loin qu’il se souvienne, Michel Denize a toujours voulu être agriculteur. Très vite, il donne la main à son père sur l’exploitation et lorsque celui-ci prend sa retraite, il reprend les rennes avec passion.
Chef d’entreprise responsable de 200 hectares, Michel Denize a vu passer trois réformes de la PAC (politique agricole commune) et dans cette génération « où on arrive à la fin de tout et au commencement de tous les problèmes », il passe un temps considérable à gérer une administration de plus en plus lourde. Finalement, le travail dans les champs qui le passionne finit presque par devenir une activité secondaire qui dépend de la fonction administrative.
Avant 1998, date de la conversion de la totalité de l’exploitation en bio, les Denize était en « conventionnel » ; les traitements phytosanitaires (insecticides, herbicides, fongicides, engrais) faisaient partie intégrante du cycle de vie des plantes cultivées et la visite annuelle des « vendeurs de produits » une norme. Avec l’après-guerre et la politique agricole d’autosuffisance impulsée en France et en Europe, les produits et les machines se perfectionnent, afin de permettre l’agrandissement des terres et une meilleure productivité. L’exploitation des Denize, achetée dans les années 50, avec ses 200 hectares de plaine (terres cultivées), tombait naturellement sous le « joug» du productivisme. De plus, chez les Denize, on aime la technique, alors c’est avec plaisir, et même gourmandise, que l’on fait l’acquisition de nouvelles machines…
Donc, jusque dans les années 90, Michel ne se posait pas de questions. Plusieurs facteurs déclenchant ont cependant fait leur apparition et ont stimulé une prise conscience ; d’abord, il y avait de tradition, la recherche perpétuelle du traitement le mieux adapté, des doses de produits les plus justes et malgré les traitements, une attention constante vis à vis des terres cultivées. Puis vint le temps où Michel s’intéressa en détail au contenu des produits phytosanitaires. Lorsqu’il prend connaissance de leur composition, il s’équipe en protections : masque ventilé muni de charbons pour filtrer les poussières de matière toxique et les effluves dispersées dans l’air lors de l’aspersion et de l’épandage, gants et combinaison. Ce « scaphandre », est impossible à porter en continu à cause de l’excès de chaleur qui est parfois difficilement supportable. Au passage, il nous confirme qu’il était le seul à l’époque à se protéger et à ne pas fumer lors de la manipulation des produits « phyto », pourtant très inflammables. Il nous dit d’ailleurs que rien n’a vraiment changé et que malgré les risques liés à ces substances toxiques, très peu d’agriculteurs, pour ne pas dire aucun, ne prend de précautions adaptées. Les cas de cancer, diminution de la fertilité masculine, et les statistiques sanitaires de la profession sont pourtant alarmants.
Il avait bien entendu parler de la bio mais ça restait « un truc de farfelu ».
C’est finalement, en plus du perfectionnisme, la recherche de cohérence qui prend le dessus. Et lorsque sa première épouse se met à cuisiner bio, il devient rapidement difficile de continuer à manger bio d’un côté tandis que de l’autre on traite, et on vend à ses clients des produits qu’on ne consomme plus soi-même…
Après une formation au GAB Ile de France (groupement des agriculteurs bio) et accompagné par son père - friand d’expérimenter de nouvelles techniques - l’exploitation est convertie en bio en 1998. Pour les deux hommes, se réapproprier des pratiques agricoles « traditionnelles » en les alliant à de nouvelles connaissances des milieux naturels et à un matériel perfectionné est source de plaisir et de renouvellement.
Pour faciliter son passage en bio, il décide de convertir la totalité de l’exploitation en une seule fois et d’employer une personne pour le seconder. Il gérait alors l’exploitation seul, même si son père, à la retraite, continue de lui filer la main dans les moments les plus exigeants, mais il fait le pari de pouvoir allier la dimension sociale et la dimension environnementale en employant un ouvrier agricole dès le début de la conversion.
Grâce à la taille de son exploitation, il continue à toucher des subventions, qui, au vu des cours du blé (qui restent indexés sur le cours du blé conventionnel malgré le fait qu’il soit bio), lui sont indispensables pour continuer.
Les terres sont aujourd’hui réparties en blé, orge de printemps, triticale et féverole d’hiver. Le blé est transformé en farine pour la consommation humaine, le reste étant principalement destiné à l’alimentation animale.
Depuis qu’il est en bio, les blés n’ont pas subi de traitements chimiques et aucun problème n’est survenu. Quand on pense qu’au lycée agricole on leur enseignait que sans traitement, les blés tomberaient malades, ou mieux, qu’ils ne pousseraient pas ! De plus, l’eau est économisée considérablement, puisque la seule irrigation vient des précipitations et des nappes phréatiques. Alors que quelques années plus tôt, Michel et son père se servaient d’une installation d’irrigation « pivot » utilisée sur les grandes surfaces agricoles, notamment aux Etats-Unis. Aujourd’hui, Michel veut vendre son système dont il n’a plus l’usage et reconnaît que lorsqu’il était en conventionnel, ils irriguaient parfois alors que ce n’était pas nécessaire. Quitte à avoir un outil, autant l’utiliser !
Dès que ses plaines seront dégagées de cet outil volumineux, il pourra notamment replanter des haies.
Avec tout ça, on semble encore un peu loin de la « vraie » bio ; pas de polyculture, pas d’élevage pour notamment être autonome en terme d’apport organique et pour l’instant, pas de haies. Au début, Michel se heurte aux résistances de ses formateurs qui l’encouragent à aller vers cette diversification. Oui mais voilà, avoir des bêtes signifierait une charge de travail supplémentaire, l’acquisition de nouveaux savoir-faire. Bref, un investissement trop lourd. Avec la taille de son exploitation, les volumes sont importants et dès lors, la multiplication des techniques de production serait difficile à maîtriser. Il fait donc venir fiente de poule et vinasse de Betterave de l’extérieur et conserve une partie de l’exploitation en jachère ou en trèfle qui se chargent d’enrichir les sols gratuitement. Il négocie également avec une entreprise qui a beaucoup de déchets verts (des tiges de persil) la possibilité de l’en débarrasser. Michel installe donc une dalle, sur laquelle il réceptionne des tonnes de tiges de persil hachées grossièrement, qu’il épand ensuite dans ses champs pour les fertiliser.
Michel Denize a fait le choix d’une certaine qualité de vie. La maîtrise d’outils perfectionnés comme l’« erse-étrille », « covercrop », « patte d’oie » et autre tracteur équipé de GPS et des volumes cultivés lui garantissent aujourd’hui une bonne productivité et donc des revenus, en plus des subventions, qui s’équilibrent et assurent la pérennité de son exploitation. Il reste tout de même aux aguets car les cours du blé sont incertains et la filière Bio française n’est pas soutenue. Les énergies renouvelables l’intéressent beaucoup et il cherche un moyen de valoriser ses terres et le fruit de son travail d’une autre manière que par ses seules cultures. Peut-être un nouveau chantier d’investigation pour Michel…
Pragmatique, perfectionniste, créatif et allant toujours de l’avant, Michel Denize a une exploitation qui « tourne ». Il cherche aujourd’hui à expérimenter de nouvelles techniques, de plus en plus en cohésion avec l’environnement. Malgré le manque de reconnaissance de la Bio, notamment en France, il a beaucoup de mal à s’imaginer revenir à une agriculture conventionnelle et chimique. Il préfèrerait presque changer de métier plutôt que de revenir en arrière à ces pratiques un peu barbares. La connaissance des milieux naturels est passionnante. Chaque jour apporte son lot de surprise et de découverte. Michel évolue avec sa terre et ses cultures. Ca marche comme ça avec le vivant, toujours en mouvement, en perpétuelle transformation !
Tifenn et Frédéric.
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