Lettre d'information n°13/1 - jeudi 25 août 2005

 

Rappel de l'épisode précédent (désolé, c'est un peu pareil à chaque fois, mais c'est pour les nouveaux abonnés !) :

Tifenn et Frédéric sont partis le 28 mars 2005 à la découverte de producteurs agricoles et artisans des métiers de bouche qui exercent leur activité dans le respect de l'environnement et des hommes. Leur voyage, qui durera 6 mois, les mène d'abord sur les grandes fermes céréalières franciliennes, puis vers le Nord, la Basse Normandie, la Bretagne et tout l'ouest de la France... Après bientôt 5 mois de voyage, le parcours touche à sa fin. Pour l'heure, ils sont en Alsace et s'apprêtent à rejoindre l'Aube, le Loiret, l'Indre et Loire et la région Limousin.

Le parcours se termine le 28 septembre avec une dernière étape à la ferme de Sainte-Marthe à Millançay (41).

Cette aventure à la découverte de celles et ceux qui se cachent derrière les aliments que nous mettons dans nos assiettes se poursuit. Vous êtes chaleureusement invités à la vivre avec eux…

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Retrouvez toutes les nouveautés, les portraits des producteurs rencontrés, les carnets de voyage, sur le site http://www.cheminfaisant2005.net
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Lundi 22 août – 15h55, au camping de l'Ill près de Colmar en Alsace…

Quinze jours déjà séparent cette nouvelle lettre de la précédente… La dernière fois, nous commencions à nous plonger dans l'après tour de France avec les premiers dossiers de financements, et la préparation des échéances à venir dès début octobre. Cette projection dans l'avenir nous a quelque peu coupés du rythme que nous avions pris jusqu'alors, ainsi que de notre inspiration…

Quinze jours plus tard, à notre arrivée en côte d'or, c'est le déclic ! Nous avons retrouvé notre muse et les doigts, très vite, se sont remis à glisser sur le clavier… D'où quelques nouveaux portraits et pratiques agricoles innovantes !

On vous parlait d'un fameux chocolatier dans la Drôme : le voici !

On évoquait un sacré GAEC près de Bourgoin Jaillieu : le voilà !

Bref, vous pourrez découvrir quelques belles nouveautés sur le site et quelques longues mais nous espérons, passionnantes lectures.

Il s'est passé beaucoup de choses depuis la dernière fois. C'est pourquoi nous avons choisi de scinder cette lettre un peu longue en deux parties. La première partie développe nos réflexions par rapport à l'expérience que nous sommes en train de vivre. La seconde, présente les rencontres que nous avons faites ces derniers jours, toujours aussi riches et diversifiées, ainsi que la présentation des nombreuses nouveautés du site internet.

Pour l'heure nous sommes en Alsace où la pluie et la fraîcheur automnale ont pris un peu d'avance. Sacré contraste avec les régions asséchées que nous venons de traverser…

Les pelouses sont rasées de près et les géraniums, nombreux, ornent généreusement les balcons.

 

Pour les nouveaux abonnés, nous vous invitons à lire au moins la précédente lettre d'information afin de ne pas « débarquer » dans nos réflexions comme dans un pays inconnu. Vous pouvez y accéder dans la rubrique du site internet www.cheminfaisant2005.net > Nous suivre > La lettre électronique > Les archives.

Et n'hésitez pas à nous faire partager vos réflexions et commentaires !

Bonne lecture.

 

OU EN SOMMES-NOUS A UN MOIS DU TERME DE CE TOUR DE FRANCE ?

Dans la dernière lettre, nous avons précisé quelques termes et fait un flash-back d'un demi-siècle pour nous remettre dans les conditions agricoles et paysannes de l'époque et reprendre un peu de recul sur les raisons des changements radicaux qui ont conditionné l'avènement de l'agriculture intensive, chimique et exportatrice.

Aujourd'hui, je vous propose d'aborder quelques nouvelles réflexions sur l'agriculture et le regard que nous portons sur son devenir.

La proximité avec la terre nous a permis d'intégrer bien plus profondément les idées que nous partagions avant de partir, et de revenir sur certaines. De façon imagée, plutôt que d'héberger les idées dans la tête, nous les vivons maintenant dans nos tripes et leur laissons une place de choix dans nos coeurs. En fait, pour avoir une image juste de notre ressenti, nous étions des êtres humains hors sol, nous sommes maintenant des êtres humains de pleine terre !

C'est un constat fondamental qui nous montre combien il est nécessaire de garder une proximité avec la terre pour pouvoir l'appréhender dans sa complexité et dans sa complétude.

La richesse de cette expérience de terrain, initiatique à bien des égards, confronte au vivant et à l'interdépendance des différents règnes minéral, végétal, animal et humain. Et c'est dans cette expérience que l'on se rend compte à quel point la vision « technologique » du vivant est une vision « déracinée » et par là même, coupée d'une certaine réalité. Pour avoir maintenant un peu vécu de chaque côté du mur qui sépare malheureusement producteurs et consommateurs, nous nous permettons de vous livrer une réflexion sur les conséquences de ce progressif déracinement.

Pour nous, l'agriculture paysanne est une activité nourricière qui puise son bon sens et sa conscience dans cette relation quotidienne qu'elle entretient avec le vivant. On pourrait finalement dire que ce que l'on appelle « bon sens paysan » est directement issu de l'expérimentation quotidienne et de cette relation subtile avec le vivant. La répétition des actions et des conséquences, les cycles des saisons, la transmission des connaissances de génération en génération, résument finalement un bon sens qui n'a pas besoin de laboratoire et de livres pour exister mais qui trouve toute sa vérité dans le geste juste, la qualité de l'observation, l'adaptabilité à son terroir.

L'agriculture technologique, déracinée, est une activité qui, s'éloignant des réalités du vivant, cherche à les simplifier pour mieux les maîtriser ; à les réduire comme une équation et à les soumettre à la volonté des hommes. Car comment définir une réalité complexe telle que celle du vivant et de ses innombrables interrelations sinon en tentant par des abstractions de la pensée de la réduire et de la codifier de façon à ce qu'elle devienne facilement transmissible dans les lycées agricoles, facilement reproductibles sur tout le territoire et quelque soit les conditions climatiques ? C'est toute l'histoire de l'agriculture intensive et chimique.

Car cette expérience technologique qui n'a pas plus de quelques décennies de recul a pourtant réduit, en ce laps de temps, 28 % des terres arables de la planète à la stérilité !

 

QUEL EST L'ETAT D'ESPRIT QUI PREVAUT DANS L'AGRICULTURE AUJOURD'HUI ?

Le sol est considéré comme un support. Le vivant, plantes, animaux et humains, comme des machines-outils. On en revient à la vision mécaniste du vivant que j'évoquais dans la dernière lettre.

On prend un sol ; on lui enlève tout ce qui vit en lui grâce aux désherbants ; on y sème une semence hybridée à l'excès pour être homogène et stable ; puisque le sol est mort et qu'il ne fournit plus de nourriture à la plante, on la lui apporte par des engrais chimiques ; comme le sol est déséquilibré à cause des engrais, les champignons apparaissent, on passe donc un fongicide ; comme les fongicides fragilisent la plante, les parasites saisissent cette opportunité et s'y attaque, on utilise donc un insecticide, et la boucle est ainsi bouclée. Les semences issues de ce protocole (c'est-à-dire la quasi totalité des semences utilisées en cultures aujourd'hui), accoutumées à être sous perfusion d'intrants chimiques et hybridées à l'excès, finissent comme des hommes qui seraient soumis aux mêmes pratiques, par dégénérer, interdisant au cultivateur de semer à nouveau une partie de sa récolte !

Le paysan qui garde une partie de sa récolte pour la semer l'année d'après ? Oubliez ! C'est terminé ! Les agriculteurs sont obligés de racheter chaque année leurs semences aux quelques grands groupes qui ont la maîtrise de la reproduction des semences et comme par hasard, pour la plupart, ce sont ces grands groupes qui produisent les produits phytosanitaires (insecticides, fongicides, engrais chimiques, et autres pesticides).

Pourtant, Claude Bourguignon (docteur es-sciences, directeur du Laboratoire d'Analyse Microbiologique des sols, ingénieur agronome (INA PG), membre de la Société d'Ecologie, membre de la Société Américaine de Microbiologie), nous rappelle dans une interview réalisée en 2003 et téléchargeable sur le site www.abcdpresse.fr que 80% de la biomasse vivante du globe est hébergée dans les trente premiers centimètres du sol !

Ce cycle des produits chimiques qui en appelle un autre est à la base du système agricole « technologique ». Sans faire de procès d'intention, reste simplement le constat que l'homme préfère maintenir des cercles vicieux tant qu'ils nourrissent la croissance économique, plutôt que d'entretenir des cercles vertueux dont les solutions sont plus économes, entraînant aux yeux du PIB, une réduction de la richesse… économique… En gros, on préfère guérir plutôt que prévenir la maladie.

Quoi qu'il en soit, lorsque l'on touche cette réalité du doigt et « des pieds », elle vous saute au visage comme une évidence. Toutes les pratiques innovantes que nous rencontrons apportent chacune à leur manière une partie de la solution. Et elles sont à chaque fois économes !

L'économie des moyens entraîne une moindre dépendance vis-à-vis des marchands (produits phytosanitaires, semences, techniciens, matériels agricoles, gasoil, etc.). C'est peut-être pour cela que malgré des décennies de pratiques respectueuses du milieu naturel et des hommes, de résultats étonnants soigneusement consignés, l'agriculture « naturelle », durable, n'est pas soutenue ?

Peut-être aussi parce que pour beaucoup le progrès est un futur uniquement technologique, hygiénique, sécurisé et coupé de la variabilité du vivant et qu'ainsi on assimile toute alternative « naturelle » à des pratiques passéistes allant à l'encontre de l'évolution ?

Je ne sais pas, mais vu de l'intérieur, les pieds sur la terre, il est bien difficile d'admettre qu'il faille utiliser des produits toxiques pour cultiver la vie !

 

Ceci dit, malgré ces constats tranchés, la réalité est bien évidemment plus complexe. La transformation de l'agriculture puise sa source dans l'émergence de besoins très forts d'autonomie alimentaire, d'accession au confort et à l'évolution des techniques. Sans occulter non plus les traumatismes liés aux deux guerres mondiales qui ont largement ponctionné la paysannerie de la main d'œuvre masculine. On ne peut donc pas rejeter d'un revers de main des décennies de pratiques qui trouvaient leur justification à cette époque, dans les faits et dans le cœur des hommes.

De nombreux agriculteurs productivistes nous ont fait part de leur fierté d'avoir participés à cet essor agricole, d'avoir été partie prenante d'un progrès technique, de la mécanisation, d'avoir assisté aux résultats impressionnants de la chimie dans les premières années, lorsque les sols étaient encore en bonne santé et la toxicité des produits n'étaient pas encore avérée par les instances officielles.

De plus, notre intervention au lycée agricole de Rodez nous a montré à quel point il était délicat, comme nous l'ont confié certains étudiants, de contredire les pratiques productivistes de leurs parents !

Le facteur temps, le passage des générations et des mentalités doit donc également opérer pour que les nouvelles générations qui bénéficient de connaissances écologiques globales plus poussées puissent remettre en cause le modèle actuel basé sur une idéologie très subjective d'un progrès exclusivement technologique.

 

On voit combien le changement des pratiques passe par une transformation de nos perceptions, de notre conscience, et de notre responsabilité à l'égard de notre prochain (plante, animal, humain), où qu'il se trouve sur la planète. La nécessité de déconstruire l'idéologie de consommation et de production sans limite se heurte à de nombreux freins. Le premier et le plus subjectif étant le fatalisme… Nos rencontres montrent chaque jour que ce n'est qu'un mirage, plus ou moins dense pour chacun d'entre nous…

 

POURRAIT-ON NOURRIR TOUS LES HUMAINS AVEC UNE AGRICULTURE NATURELLE ?

Oui.

Euh pardon… c'est un peu court comme réponse. Mais ce n'est pas moi qui le dis !

Il est étonnant de voir que l'ONU et la FAO font les mêmes constats : l'agriculture naturelle est la seule solution pour les pays en développement d'atteindre l'autonomie alimentaire et pour les pays industriels de maintenir leur capacité à produite en régénérant les sols et les écosystèmes dégradés.

NDA : Désolé, je n'ai pas eu le temps de retrouver les références des documents dont sont issues ces informations mais je vous les livrerai dans une prochaine lettre. A priori vous pouvez retrouver toutes ces données dans les derniers rapports annuels du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et du PNUE (Programme des Nations Unies pour l'Environnement) ainsi que de la FAO (Food and Agriculture Organisation), voir aussi les objectifs du millénaire de l'ONU.

La dépendance de l'agriculture intensive, chimique et exportatrice est frappante vis-à-vis des ressources naturelles, dont on sait qu'elles sont de plus en plus limitées, que ce soit par rapport à l'irrigation ou bien à la dépendance énergétique (pétrole – électricité – produits phytosanitaires - transport).

D'après ces mêmes organisations internationales, seule l'agriculture naturelle serait en mesure de répondre aux enjeux des prochaines décennies. En effet, les rendements de l'agriculture conventionnelle baisses à mesure que les sols s'appauvrissent. Les insectes et parasites développent des résistances aux produits chimiques, ce qui amène certains arboriculteurs à passer jusqu'à 42 traitements différents pour une saison de production.

L'agriculture « naturelle » présente quant à elle des rendements légèrement inférieurs voire équivalents, tout en produisant des aliments plus sains et favorisant la régénération des sols et des écosystèmes.

 

SI C'EST SI EVIDENT, POURQUOI ALORS LES CHOSES N'EVOLUENT PAS ?

Là, à chacun sa réponse… Elles sont toutes acceptables, sauf la fatalité !

 

"Ce nouveau regard, introduit par la science contemporaine, dévoile l'idée d'une interdépendance des phénomènes. Ainsi, l'écosystème se conçoit-il selon le microbiologiste Kumagusu Minakata : « comme un ensemble structurel au sein duquel le sol, l'eau et les diverses espèces végétales et animales, y compris les humains, vivent dans un état d'interdépendance mutuelle et évoluent selon un processus continu de transformation et de circulation. » On le voit, la remise en question est fondamentale. Passer d'une vision qui privilégie la séparation et l'opposition à une vision qui intègre l'être dans un monde est un bouleversement radical dont les conséquences éthiques peuvent être considérables. "

Linda Stevens

 

C'est tout pour aujourd'hui !

Découvrez nos dernières rencontres et nos prochains rendez-vous dans la lettre suivante… qui devrait arriver demain (elle est presque terminée…)

Bien à vous.

Fred et Tifenn

 

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